Lisez "Aventures d’un géographe" de Yves LACOSTE

jeudi 10 septembre 2020
par  Vincent SCHWEITZER
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Il ne faut pas s’y tromper, les 330 pages du dernier livre de Yves Lacoste sont ses mémoires. L’autobiographie évoque autant la vie privée que l’itinéraire intellectuel d’Yves Lacoste, de sa naissance à aujourd’hui. Et à la lecture, on comprend vite le titre. Quelle aventure en effet ! Auprès de son père, géologue au Maroc, le petit Yves est déjà dans une « géopolitique » coloniale : Lyautey avait un peu outrepassé son rôle en mettant en place un bureau de recherches géologique, où son père a un rôle important. Enfant, il assiste à la descente de troupes montagnardes pour rétablir l’ordre à Rabat. Les étapes de la vie du fondateur d’Hérodote se succèdent alors à un rythme haletant, en 39 petits chapitres : le retour en France et la rencontre de Pierre Georges qui aura été son premier maitre géographe, la fréquentation du mythique Institut de géographie de la rue St Jacques, l’agrégation où le jeune Yves Lacoste est reçu premier, le retour au Maghreb… Puis viennent les années de publications, d’université. 1968 est un véritable tourant pour lui, avec la fondation de l’Université de Vincennes et de son esprit nouveau. Bien entendu, son voyage au Nord Vietnam en 1972 pour étudier les conséquences des bombardements américains sur les digues du fleuve Rouge, organisé par les services secrets des pays de l’Est selon l’auteur, est un autre tournant. L’événement mondial de l’article du Monde, qui en résulta, permit la légitimation d’une réflexion géopolitique à la française. La fondation de la revue Hérodote, puis le petit livre polémique « La Géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » en 1976 installent définitivement la géopolitique comme une nouvelle branche, particulièrement féconde, de la géographie, et intronisent Yves Lacoste comme son « pape ». Les années suivantes font revenir l’auteur à la Méditerranée, aux questions postcoloniales, et finalement à la réflexion sur l’idée de nation (le livre controversé Géopolitique de la nation France, 2016). Dans cette autobiographie assez dense, Yves Lacoste nous dévoile sa vie familiale avec une certaine pudeur, mais sans pour autant passer sous silence ses interrogations (« pourquoi portions-nous des prénoms bretons alors que nous n’avions rien à voir avec la Bretagne » p 18 ; ou p115, au sujet d’un lourd secret de famille « il n’en fut plus jamais question par la suite »). La disparition récente de son épouse, l’ethnologue Camille-Dujardin, partie sans avoir pu écrire ses mémoires, amène notre géographe à insérer dans son récit l’itinéraire intellectuel de son épouse, ethnologue spécialiste de la société kabyle. Cette insertion est bienvenue, d’abord parce qu’elle explique une partie la pensée de son mari. Ensuite, parce que l’histoire familiale des Lacoste, parents et enfants, ajoute au livre une dimension intimiste et vraiment émouvante. D’autant plus que le style d’écriture, parfois faussement naïf, amène à des passages qui font sourire (« je me demande pourquoi Camille, qui était si jolie, s’est intéressée à moi. Je ne savais ni nager ni danser » p 46). Tout aussi touchante est la description du petit monde des géographes, dont il fut proche : de Pierre Georges qui lui fait écrire son premier livre (« Les pays sous-développés » en 1959), à Maximilien Sorre, Bernard Kayser, Jean Tricart, Jean Dresch (son directeur de thèse), Raoul Blanchard, Béatrice Gibelin bien sûr, qui prend la direction de l’Institut français de géopolitique. D’autres comme Roger Brunet ou Michel Foucher, avec lesquels les relations sont plus froides, ne sont pas ignorés. Dans ce petit monde universitaire les rivalités sont fréquentes, les pièges à déjouer nombreux : l’auteur présente son itinéraire de manière cohérente mais ne cherche pas systématiquement à se justifier, comme si ses « aventures » relevaient, au moins en partie, du hasard ou de la bonne étoile. Bien plus rationnels et captivants sont les nombreux passages où l’auteur expose les méthodes de la géographie et de la géopolitique. Il faut le dire, ces « aventures d’un géographe » sont quasiment un mini manuel d’épistémologie de géographie du XXème siècle ! Désormais Yves Lacoste plaide pour une réconciliation entre géographie physique et humaine (notamment depuis son Dictionnaire de géographie, 2003). Cette longue vie bien pleine semble en effet démontrer, d’un bout à l’autre du livre, qu’il n’y a pas de vraie géographie sans longs parcours : parcours de terrain, au point qu’on se demande quelles régions du monde ont échappé à sa rigoureuse analyse. Parcours intellectuels : sa connaissance des sociétés maghrébines s’affine par le regard de son épouse ethnologue, mais aussi par sa très fine lecture historique de l’œuvre d’Ibn Khaldoun. Parcours politiques et sociaux enfin : Yves Lacoste s’engage au parti communiste à 19 ans alors qu’à 16, confesse-t-il, « je ne connaissais même pas la différence entre la droite et la gauche » (p45). En 1968, il tente l’ « aventure » de l’université de Vincennes, tout en enseignant dans la très élitiste « école des Roches » ! Ce sont tous ces parcours qui font la vie d’Yves Lacoste. Une vie qui a servi, d’abord, et pour notre plus grand plaisir, à faire de la géographie.


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