La Lorraine médiévale : un territoire de fronts et de frontières ? par Isabelle Guyot-Bachy (table ronde des Agoras).

samedi 11 janvier 2020
par  fred131
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La Table ronde des médiévistes, proposée par les organisateurs des Agoras 2019, a été l’occasion de tirer un bilan du projet TRANSSCRIPT, financé pendant cinq années par l’Agence nationale de la Recherche et mené par deux équipes de médiévistes de la Grande Région, l’une rattachée à l’Université de Lorraine, l’autre à l’Université du Luxembourg.

La Lorraine médiévale : un territoire de fronts et de frontières ? Les nouvelles perspectives de la recherche transfrontalière

Le projet tirait son origine d’un double constat. D’une part, la difficulté de l’historiographie régionale à sortir du parti pris téléologique, inauguré dès XVIe siècle, cristallisé dans les esprits en résistance à la politique des Réunions à la France, instrumentalisé enfin au fil d’un long XIXe siècle débordant amplement au-delà du premier conflit mondial. Ainsi a fini par s’imposer une lecture déterministe et centraliste des évolutions territoriales régionales, en décalage de plus en plus manifeste avec la rupture épistémologique et le changement de cap dans le regard porté sur les principautés médiévales depuis les années 70. Le second constat tenait à la surreprésentation dans l’historiographie du règne de René II (1473-1508) et de l’événement de la Bataille de Nancy (1477), véritable « socle mémoriel », sur lequel reposait cette approche déterministe et centraliste.

Dans cet espace dit « d’Entre-Deux », le renouvellement des approches imposait aussi de se décentrer dans la chronologie. D’ailleurs, des études isolées mais de grande qualité y invitaient. Michel Parisse avait ouvert la voie par sa thèse sur Noblesse et chevalerie en Lorraine médiévale (XIe-XIIIe siècle (1976), suivi par quelques jeunes chercheurs au nombre desquels on peut citer Mathias Bouyer (La principauté barroise (1301-1420). Émergence d’un État dans l’espace lorrain, L’harmattan, 2014) et Christophe Rivière (†) (Une principauté d’Empire face au Royaume. Le duché de Lorraine sous le règne de Charles II (1390-1431), Brepols, ARTEM, 2019).

D’où partir ? Pour l’équipe de l’Université de Lorraine, le règne de Ferry III (1251-1303), contemporain de Louis IX, Philippe III et en partie de Philippe le Bel, s’imposait, tant par sa durée qui offrait un temps long d’observation que par l’abondance de la documentation conservée, sur laquelle le catalogue dressé par Jean De Pange avait attiré l’attention au tournant du XXe siècle. Pour les chercheurs luxembourgeois, ce terminus a quo était l’occasion de prolonger en amont, pour les règnes encore mal connus d’Henri V, Henri VI et Henri VII, l’exploration documentaire focalisée jusqu’alors autour de la figure de Jean l’Aveugle, comte de Luxembourg et roi de Bohême (1310/1313-1346). Pour l’une et l’autre équipe, il s’agissait enfin de mutualiser des moyens (campagne de photographies, correction « croisée » des catalogues existants) et de partager sur des bases communes les premières observations.

Mener une relecture dynamique et comparatiste de la formation des États à l’échelon régional nécessitait de reconsidérer les traces les plus concrètes qu’avaient laissées les acteurs de leur construction : les documents, de quelque nature qu’ils soient : chartes, cartulaires, les censiers, livres de fief, documents comptables, registres... ; d’interroger en premier lieu le contexte et la méthode de leur production : où écrit-on ? ; qui écrit ? ; dans quel but ? Que nous disent les documents de la circulation des hommes, des formulaires, des pratiques d’écriture, des pratiques linguistiques, des usages symboliques de l’écrit ? que révèlent-ils des transferts culturels et des processus d’acculturation ? Tous les indicateurs relevés témoignent de ce que l’espace lotharingien fut assurément un incubateur de la « révolution de l’écrit » décrite récemment par les travaux de Paul Bertrand (Les écritures ordinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et Empire, 1250-1350), Publications de la Sorbonne, 2015.

La « révolution de l’écrit » est une affaire de pouvoirs. Entrer par l’écrit permet d’observer la gouvernance en pratique, de cartographier la dimension territoriale de l’expression du pouvoir princier, à travers le réseau féodo-vassalique ou la mise en place d’un maillage administratif ; mais aussi de déplacer l’attention vers les pouvoirs infra-princiers (les vassaux du prince, ses officiers, les villes, le clergé dans son hétérogénéité…).

Conçu par des enseignants-chercheurs, TRANSSCRIPT a depuis le départ des implications pédagogiques. C’est un chantier-école, accueillant en stage des étudiants de troisième année de licence ou de master pour une initiation à la paléographie, à la diplomatique, aux humanités numériques. En outre, une douzaine de ces étudiants se sont emparés, dans le cadre de leur mémoire de master, des matériaux documentaires mis à disposition pour lancer de nouvelles enquêtes : la politique du sel dans la construction du pouvoir princier ; l’émergence du notariat et le passage des hommes et des pratiques des officialités d’Église au service du prince ; les pratiques de pacification au sein du réseau féodal… Des matériaux et des questions que les collègues du Secondaire pourraient à leur tour s’approprier, pour y puiser des idées et des supports pédagogiques, pour faire comprendre par exemple ce qu’est une seigneurie, un hommage, les pertes d’un seigneur dans une guerre ; ce qu’est un sceau, comment il est fabriqué, attaché à l’acte, ce que signifie son image…

Car TRANSSCRIPT se veut partie prenante d’une science citoyenne. Son site est accessible à tous http://telma-chartes.irht.cnrs.fr/transscript/page/transscript-project. Chacun peut y naviguer selon ses attentes : approcher virtuellement, par l’image, l’acte et son sceau, trouver des informations diplomatiques, lire l’acte en transcription et les notes dorsales qui témoignent de sa réception, de son archivage au fil des siècles ; formuler des requêtes par nom, lieu, date, terme de vocabulaire ; signaler aux membres du projet une erreur ou un complément d’information… ils vous seront reconnaissants de votre participation à ce work in progress !


Le site du projet

Isabelle Guyot-Bachy
Professeur en histoire médiévale (Université de Lorraine/CRULH)
Coordinatrice du projet ANR-FNR TRANSSCRIPT
isabelle.guyot-bachy@univ-lorraine.fr


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