Sur le "mythe résistancialiste"

François Azouvi : Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire, Gallimard, 2020, 599 pages.
lundi 10 mai 2021
par  Franck SCHWAB
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Contre une lecture scolaire et paresseuse de l’histoire ...

Cette recension est parue dans le numéro 963 de mai 2021 du mensuel Le Patriote Résistant sous le titre "Nitroglycérine !".

Pour les historiens reconnus - et désormais "académiques" - de la mémoire de la Résistance et de l’Occupation qui, depuis trente ans, à travers médias et manuels scolaires, ont popularisé le "mythe résistancialiste", c’est-à-dire l’idée que tous les Français s’étaient couchés sans vergogne devant l’occupant et que De Gaulle, en accord avec les communistes, leur avait opportunément fourni après-guerre un "honneur inventé" qui les avait consolés de leur lâcheté, on imagine que ce la lecture de ce livre doit s’apparenter à revivre Le salaire de la peur, le fameux thriller de Henri-Georges Clouzot.

Rappelons-nous : un camion chargé de nitroglycérine emprunte une piste défoncée, les chauffeurs du véhicule craignant à chaque instant que leur chargement n’explose avant d’arriver à bon port. D’où montées d’adrénaline et sueur à grosses gouttes tout au long du film.

L’explosif, c’est le matériau de ce livre qui conduit à une relecture radicale de l’Histoire de notre mémoire nationale.

Les chauffeurs - car l’un d’entre eux a accompagné la production de l’ouvrage - ce sont les historiens de la vulgate résistancialiste qui doivent espérer que le livre ne fera pas tout le bruit qu’il mérite et que le concept sur lequel ils ont construit leur carrière tiendra bien encore, vaille que vaille, quelques années.

Mais que nous dit l’auteur qui soit si à contre-courant du discours historiographique dominant ?

D’abord, qu’avant de prendre une forme politique, la Résistance a été une mystique incarnée par des individus qui ont été d’authentiques héros.

Cette mystique est devenue, dans l’après-guerre, une référence morale absolue qui a littéralement hanté toute la société française : les partisans et les adversaires de l’Algérie coloniale s’en réclament ouvertement en 1958, de même que le militants de la Gauche prolétarienne dix ans plus tard.

Mais les enfants veulent s’émanciper et le souvenir des pères est lourd à porter si bien, qu’au début des années 1970, un renversement mémoriel se produit.

Dans la foulée du film d’Ophuls 1 et des "révélations" faites alors sur Vichy, la génération de mai 68 brûle ce qu’elle avait commencé par adorer en inventant une "mémoire rose" de la Résistance qui aurait été imposée, dès la Libération, à l’ensemble des Français par de Gaulle et les communistes.

Le "mythe résistancialiste" était né et les résistants - vieillissants et peu préparés à subir ce nouveau regard hypercritique sur leur action - pouvaient dès lors commencer à faire figure d’accusés idéaux devant les médias et l’opinion.

Heurs et malheurs d’une mystique dont les avatars sont parfaitement retracés ici, l’auteur justifiant son propos à travers l’analyse minutieuse de la production culturelle de l’époque.

Mais heurs et malheurs d’une politique également ! Car si la Résistance a été une mystique, elle a aussi été une politique ; ou, plus exactement, elle s’est déclinée, dès la Libération, en courants politiques rivaux qui, sur fond de guerre froide virulente, se sont déchirés entre eux, faisant très vite voler en éclats le beau rêve de l’unité de la Résistance.

Le récit détaillé de ces conflits constitue le deuxième grand angle d’attaque de l’ouvrage dont il conforte le propos initial.

Comment, en effet, des résistants qui se sont autant opposés entre eux sur la mémoire de leur Résistance et sur les enjeux politiques de leur époque auraient-ils pu, en même temps, être solidaires de la mise en place d’une "vérité officielle" prétendument voulue par de Gaulle ?

Toute la lecture scolaire et paresseuse de la mémoire de la Résistance que Pierre Laborie avait dénoncée en son temps 2 explose ici littéralement !

Au terme de cette recension, on se permettra néanmoins de formuler une critique.

Si l’ouvrage est très convaincant dans sa mise en pièce méthodique du "mythe résistancialiste", il l’est cependant un peu moins lorsqu’il affirme que les crimes de Vichy n’ont jamais été cachés à la société française.

Certes, l’auteur montre bien dans la continuité de son précédent ouvrage3 que le génocide a toujours été connu et que la persécution des Juifs par Vichy n’a jamais été niée.

Mais s’il rappelle que le fameux mythe "de l’épée et du bouclier" - de "l’épée" de Gaulle et du "bouclier" Pétain - a été diffusé en pleine guerre froide par d’authentiques résistants de droite, il n’en tire pas les conséquences.

Difficile en effet de penser que ce mensonge délibéré - qui atténue très fortement la responsabilité politique et morale de Vichy - ne visait pas à réhabiliter toute une partie de la droite française que la collaboration avait décrédibilisée.

Vrais résistants et collaborateurs "acceptables", tous unis contre la menace communiste !

Et tant pis si, pour y parvenir, il fallait ne pas trop s’attarder sur la participation de certains collabos à la mort des Juifs !

N’est-ce pas, Monsieur Bousquet ? N’est-ce pas, Monsieur Papon ?

C’est comme cela qu’une mystique se dégrade en politique et que la quête de "l’inaccessible étoile" finit parfois dans le caniveau ...

L’auteur ne l’a pas dit ou n’a pas voulu le dire. Mais peu importe !

Tel qu’il est, cet ouvrage est déjà un grand livre d’Histoire qui fissure, de manière irrémédiable, le mur des mensonges mémoriels sur lesquels nous vivons depuis trente ans.

Le "mythe résistancialiste" est mort, François Azouvi l’a tué.

1 Le chagrin et la pitié, sorti sur les écrans en 1971.
2 Le chagrin et le venin, Folio Histoire, 2014.
3 Le mythe du grand silence, Folio Histoire, 2015.

Franck Schwab
Président de la Régionale de Lorraine
Membre du Conseil de gestion de l’APHG


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